La morale : le rôle de l’émotion dans le comportement moral, par Bernard Baertschi

par Isabelle Smadja

Dans cette conférence-vidéo de 25 mn, Bernard Baertschi rappelle brièvement thèses philosophiques qui ont analysé le lien entre émotion et morale et accompagne son exposé de l’évocation de plusieurs situations expérimentales (dilemme du wagon fou et test de l’ultimatum)
Il expose ensuite le cas de Phineas Gage, qu’une lésion cérébrale avait rendu amoral.

Pour abréger, on peut débuter cette vidéo à partir de 12mn jusqu’à18 mn par la lecture par Baertschi de l’extrait ci-dessous des Fondements de la métaphysique des mœurs :
texte de Kant  : ’il ne faut pas du tout se mettre en tête de vouloir dériver la réalité de ce principe de la constitution particulière de la nature humaine. Car le devoir doit être une nécessité pratique inconditionnée de l’action ; il doit donc valoir pour tous les êtres raisonnables (les seuls auxquels peut s’appliquer absolument un impératif), et c’est seulement à ce titre qu’il est aussi une loi pour toute volonté humaine. Au contraire, ce qui est dérivé de la disposition naturelle propre de l’humanité, ce qui est dérivé certains sentiments et de certains penchants, et même, si c’est possible, d’une direction particulière qui serait propre à la raison humaine et ne devrait pas nécessairement valoir pour la volonté de tout être raisonnable, tout cela peut bien nous fournir une maxime à notre usage, mais non une loi, un principe subjectif selon lequel nous pouvons agir par penchant et inclination, non un principe objectif par lequel nous aurions l’ordre d’agir, alors même que tous nos penchants, nos inclinations et les dispositions de notre nature y seraient contraires ; cela est si vrai que la sublimité et la dignité intrinsèque du commandement exprimé dans un devoir apparaissent d’autant plus qu’il trouve moins de secours et même plus de résistance dans les causes subjectives, sans que cette circonstance affaiblisse le moins du monde la contrainte qu’impose la loi ou enlève quelque chose à sa validité."
Voici également l’exposé du cas de Phineas Gage par Bernard Baertschi, ainsi que ses implications philosophiques :
"L’histoire de Phineas Gage, par quoi débute L’erreur de Descartes d’Antonio Damasio, l’un des ouvrages qui a ouvert les yeux du public sur les neurosciences, est la parfaite illustration du fait qu’une lésion cérébrale peut modifier en profondeur notre caractère sans notre consentement et au-delà de toute notre volonté, nous montrant bien que, comme le disait Freud, mais pour d’autres raisons, “nous ne sommes pas maîtres dans notre propre maison”, et ce au niveau des propriétés fondamentales qui font de nous des êtres rationnels, c’est-à-dire des personnes. Cet ouvrier des chemins de fer, spécialiste dans l’utilisation des explosifs pour faire sauter les rochers qui entravent l’avancée de la pose des voies, a le crâne perforé de part en part par une barre de métal à la suite d’une erreur de manipulation. Il perd un œil, mais aucune de ses facultés ne semble altérée, si ce n’est que son caractère est affecté : « Ces changements étaient devenus apparents dès la fin de la phase aiguë de la blessure à la tête. Il était à présent “d’humeur changeante ; irrévérencieux ; proférant parfois les plus grossiers jurons (ce qu’il ne faisait jamais auparavant) ; ne manifestant que peu de respect pour ses amis ; supportant difficilement les contraintes ou les conseils, lorsqu’ils venaient entraver ses désirs ; s’obstinant parfois de façon persistante ; cependant, capricieux, et inconstant” », rapporte son médecin (...) Gage vivait avec des capacités physiques intactes et des facultés cognitives en bon état – bien qu’avec une exception importante : il était devenu incapable de faire des choix moraux » .
Cela est inquiétant à plus d’un titre. D’abord, nous sommes à la merci d’un accident cérébral : notre identité personnelle et morale ne dépend pas de nous, du moins pas entièrement. Ensuite, il devient possible de modifier les personnes, jusque dans leur identité, en agissant physiquement sur leur cerveau. Un médecin malintentionné pourrait nous « lobotomiser » ! Notre identité numérique elle-même n’est pas à l’abri : les chercheurs travaillent actuellement sur des substances qui pourraient non seulement changer notre caractère, mais encore effacer des parties de notre mémoire : ne serait-ce pas une bonne chose pour empêcher les syndromes post-traumatiques ? Pensons aux victimes d’agression et de torture qui ont définitivement perdu leur tranquillité d’âme et sont les victimes d’angoisses irrépressibles : et si l’on effaçait physiquement l’événement traumatisant ? Mais la personne dont la mémoire serait ainsi effacée demeurerait-elle encore la même que celle qui a subi le traumatisme ? En effaçant le souvenir, n’aurions-nous pas, en un certain sens, effacé la personne elle-même ?
Ensuite, si nous sommes le produit de notre cerveau, qu’en est-il de notre responsabilité et de notre libre arbitre ? On retrouve transposé à la neurologie les problèmes liés au développement de la génétique : être autonome, c’est être capable de se gouverner soi-même, c’est-à-dire de décider et de mener une vie selon notre choix. Mais si tout est « écrit » dans nos gènes ? Beaucoup se sont rassurés en apprenant que le déterminisme génétique était faux, que l’environnement joue un rôle au moins aussi important dans ce que nous sommes. Mais, avec la neuroéthique, le questionnement resurgit : même si notre environnement nous a modelés dans ce que nous sommes, une intervention actuelle sur notre cerveau est possible et peut faire de nous des êtres différents, à l’instar de Phineas Gage. Dans son analyse juridique de la responsabilité, Stephen Morse part du cas d’un homme de 64 ans qui a tué sa femme dans un accès de colère. Au tribunal, son avocat a invoqué le kyste au cerveau dont il souffre pour nier sa responsabilité ; est-ce convaincant ?
Morse pense que, pour le déterminer, il faut poser successivement les trois questions suivantes :
A) Cet homme a-t-il étranglé sa femme ? La réponse est affirmative : il a agi au sens propre du terme, personne ne lui a tenu les mains pour l’y forcer et il n’a pas fonctionné en tant qu’agent physique seulement, comme une tuile qui tombe d’un toit et tue un passant.
B) A-t-il eu l’intention de tuer sa femme ? Ici encore la réponse est affirmative : la mort de sa femme n’est pas un accident alors qu’il cherchait à faire autre chose. C) Le raisonnement qui l’a amené à tuer a-t-il été faussé par son kyste cérébral ? Peut-être, en ce que le kyste aurait pu le rendre colérique, ce qui altère le jugement .
Dans cette optique, la responsabilité ne réclame pas le libre arbitre, mais simplement une action intentionnelle lucide, à savoir motivée par des raisons. Une telle action sera alors dite libre si elle n’est pas contrainte, ni extérieurement, ni intérieurement. Ici, la liberté n’est plus incompatible avec le déterminisme physique, d’où le nom de « compatibilisme » qu’a reçu la doctrine, mais, évidemment, « liberté » change de sens et ne désigne plus que l’absence de contrainte d’une action intentionnelle."
https://www.unige.ch/medecine/ieh2/files/8814/6519/9872/Bioethique_neuroethique.pdf

Voir en ligne : Qui doit guider nos actions, la raison ou les émotions ?