Autrui : entretien entre Jean-Luc Nancy et Claire Denis à propos de l’intrus et/ou de l’étranger

par Isabelle Smadja

Le livre de Jean-Luc Nancy, L’intrus, vaut à la fois comme prise de conscience de la difficulté que tout un chacun éprouve à accueillir l’étranger, mais aussi et surtout comme éloge de l’étranger : Nancy montre comment l’ étranger, alors même qu’il est perçu comme un intrus est ce qui permet à la vie (d’un individu, mais aussi, par projection, d’un pays) de se renouveler. A partir de cette expérience très particulière, très intime d’une greffe de cœur, Jean-Luc Nancy explique qu’on peut mourir de ne pas savoir accueillir l’étranger.
S’y ajoute un questionnement sur le soi et sur l’identité : est-on encore soi-même si on nous greffe un organe essentiel qui est le cœur d’un autre ; et jusqu’à quand est-on soi-même ? ("où est donc le moi ?" s’interrogeait déjà Pascal )

« L’intrus s’introduit de force, par surprise ou par ruse, en tout cas sans droit ni sans avoir été admis. Il faut qu’il y ait de l’intrus dans l’étrange, sans quoi il perd son étrangeté. S’il a droit d’entrée et de séjour, s’il est attendu et reçu sans que rien de lui reste hors d’attente ni hors d’accueil, il n’est plus l’intrus, mais il n’est plus non plus l’étranger. (…) Accueillir l’étranger, il faut bien que ce soit aussi éprouver son intrusion. Le plus souvent on ne veut pas l’admettre : le motif de l’intrus est lui-même une intrusion dans notre correction morale. Pourtant il est indissociable de la vérité de l’étranger. » (p.11) J’ai (qui, “je” ?, c’est précisément la question, la vieille question : quel est ce sujet de l’énonciation, toujours étranger au sujet de son énoncé, dont il est forcément l’intrus et pourtant forcément le moteur, l’embrayeur, le coeur) – j’ai, donc, reçu le cœur d’un autre, il y a bientôt une dizaine d’années. On me l’a greffé. Mon propre cœur était hors d’usage, pour une raison qui ne fut jamais éclaircie. Il fallait donc, pour vivre, recevoir le cœur d’un autre.(...) Mon cœur devenait mon étranger : justement étranger parce qu’il était dedans. (...) Une étrangeté se révèle « au cœur » du plus familier – mais familier est trop peu dire : au cœur de ce qui jamais ne se signalait comme « cœur ». (...) Mais les ennemis les plus vifs sont à l’intérieur : les vieux virus tapis dans l’ombre de l’immunité, les intrus de toujours, puisqu’il y en a toujours eu."(

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