Résultats de l’enquête sur l’usage du numérique dans le cours de philosophie

par Steve Balboa

Par Elisabeth Lemeteil, Carine Mercier et Isabelle Smadja

1. Objectif et contenu de cette enquête

Nous avons réalisé cette enquête entre fin 2018 et début 2019 auprès des professeurs de philosophie de l’académie de Nancy-Metz dans le cadre d’un TraAm sur « la relation pédagogique induite par l’usage du numérique en classe ».
Notre objectif était de compléter notre travail théorique en nous intéressant aux usages que les professeurs de philosophie font du numérique dans leurs cours et aux réflexions, voire aux inquiétudes, que suscitent en eux le passage au « lycée 4.0 ».

Pour participer à cette enquête, nous avons laissé aux professeurs le choix entre deux possibilités : soit nous indiquer librement leur utilisation du numérique dans le cadre de leurs cours et les réflexions qu’ils en tirent, soit répondre au questionnaire suivant :

Questionnaire en vue du recensement des impressions et/ou de réflexions des enseignants de philosophie sur le numérique et le lycée 4.0

1°) Utilisez-vous les ressources numériques présentes sur le web dans le cadre de la confection de vos cours ?

2°) Utilisez-vous les ressources numériques présentes sur le web durant vos cours ?

Si oui, sous quelle forme ?
- insertion pendant le cours de courts extraits vidéo ou audio de conférences philosophiques en ligne ?
- insertion d’extraits de films ou de documentaires ?
- étude de documents en ligne en classe (pour ceux d’entre vous qui sont dans un lycée 4.0 ou dont le lycée donne accès à des salles équipées de plusieurs ordinateurs) ?
- exercices donnés aux élèves à faire à la maison qui s’appuient ou se concentrent sur des ressources numériques ? (sites académiques ou blogs d’enseignants de philosophie qui donnent des conseils de méthodologie ou des exercices philosophiques, des corrigés de dissertation et/ou copies d’élèves, ou des éléments de cours , articles de journaux…)
- projection par vidéoprojection et analyse en classe de reproductions d’œuvres d’art ? d’extraits de textes ?
- autres usages ?

3°) quelles réflexions tirez-vous de ces différents usages ?
- Vous paraissent-ils enrichir, voire transformer votre pédagogie ?

- Font-ils surgir de nouvelles difficultés ?
Vous paraissent-ils une opportunité ou (et ?) un obstacle pour l’enseignement de la philosophie ?

4°) Avant le passage au Lycée 4.0., la place du numérique dans la pédagogie restait à l’initiative de chacun d’entre nous, libre à soi de l’utiliser ou non. L’introduction de manuels numériques et l’équipement imposé de tablettes pour moitié payées par les parents rendent ou rendront plus contraignants l’utilisation du numérique.
Cette innovation vous paraît-elle une opportunité supplémentaire ou (et ?) un obstacle supplémentaire pour l’enseignement de la philosophie ?
Modifie-t-elle ou non profondément notre pédagogie ?
La dégrade-t-elle voire la contredit-elle, ou au contraire est-ce pour vous une source intéressante de nouvelles approches pédagogiques ?
Pensez-vous que nous devons nous y opposer ?

2. Les résultats obtenus

Nous avons obtenu 11 réponses seulement sur l’ensemble des professeurs de philosophie de l’académie de Nancy-Metz. Nous avons bien conscience que cela constitue un nombre trop restreint pour rendre notre enquête réellement représentative. Toutefois l’étude de ces réponses fait apparaître suffisamment d’éléments communs pour indiquer des tendances qui sont sans doute assez partagées.

Concernant l’usage des outils numériques par les professeurs dans leurs cours :
Presque tous les professeurs ayant répondu y recourent : ils utilisent l’ordinateur pour diffuser des documents audios ou le vidéo-projecteur pour montrer des images, des extraits de documents vidéos et pour certains afin de projeter le texte qu’ils étudient avec les élèves ou alors le plan de leur cours. Un professeur précise même avoir créé un petit site internet pour mettre des ressources numériques sélectionnées à la disposition des élèves.
La plupart des professeurs utilisent également les outils numériques pour préparer leurs cours (cours conçus sur ordinateur et recherche de ressources sur internet).
En revanche, les avis diffèrent sur deux points :
- La place à accorder à ces documents numériques : alors que certains professeurs utilisent couramment ces ressources numériques (ils projettent les textes, le plan du cours, des images, des extraits vidéos), la plupart sont soucieux de les limiter à un usage ponctuel.
Beaucoup insistent en effet sur le fait qu’ils ne sont qu’un moyen d’illustrer le propos, de varier les supports pour rendre le cours plus dynamique, voire d’introduire des moments de respiration qui ne doivent pas prendre le pas sur le travail essentiel propre au cours de philosophie et qui consiste à réfléchir ensemble en s’appuyant sur l’analyse de textes. Pour ce faire, plusieurs professeurs soulignent que peu de choses sont réellement nécessaires : un esprit concentré et un texte imprimé suffisent !
- Leur rôle et leur valeur pédagogique  : là encore, les avis divergent. Quelques professeurs mentionnent uniquement la vertu de ces outils numériques pour enrichir le cours, mais la majorité insiste sur le fait qu’ils doivent absolument être limités pour ne pas devenir un obstacle à l’apprentissage du jugement réfléchi. Ainsi, alors qu’une partie des professeurs sont convaincus de leur apport pédagogique, certains ne les considèrent que comme des « accessoires », des « gadgets » qu’il faut « utiliser à dose homéopathique ».

Concernant le « lycée 4.0 » : manuel numérique, usage des ordinateurs par les élèves, connexion à internet.
La moitié des professeurs ayant répondu sont déjà concernés par le passage au « lycée 4.0 », mais la plupart indique que cela n’a pas (encore) changé leur pratique, soit parce que la transition n’est pas pleinement effectuée (pour des raisons techniques ou parce qu’une partie seulement des élèves utilisent leur ordinateur en cours), soit parce qu’ils ont choisi volontairement de ne pas opter pour le manuel numérique et/ou de refuser que les élèves utilisent un ordinateur pour prendre des notes pendant leur cours.
Il semble donc encore trop tôt pour faire un premier bilan du « lycée 4.0 ».
Néanmoins la majorité des professeurs a déjà réfléchi à cette transition et témoigne d’interrogations, voire d’inquiétudes à l’égard d’une conversion totale au « numérique » . Tous indiquent qu’il leur semble essentiel que la liberté pédagogique soit préservée et qu’il reste possible de refuser l’usage du manuel numérique ou l’utilisation d’un ordinateur par les élèves, au tout au moins de décider à quels moments les élèves peuvent s’en servir. A cette condition, quelques professeurs sont confiants dans les vertus pédagogiques que pourrait avoir un usage maîtrisé du manuel numérique et des ordinateurs en classe.
Toutefois de nombreuses critiques reviennent à propos de ce passage au « lycée 4.0 » :
- Plusieurs professeurs indiquent qu’ils ont l’habitude de travailler sans manuel à partir de textes qu’ils choisissent et photocopient pour les élèves. Le manuel numérique leur apparaît donc comme « inutile », voire comme une « contrainte » au cas où il leur serait imposé.
- Tous insistent sur les problèmes de concentration que ne manquera pas de poser l’usage constant des ordinateurs par les élèves et qui feront nécessairement obstacle à l’apprentissage de la réflexion. Cet ordinateur leur paraît fournir une occasion de distraction démultipliée et impossible à contrôler totalement.
- Certains soulignent par ailleurs que les élèves souffrent déjà en grande partie de dépendance à l’égard des écrans et que l’école devrait plutôt rester un lieu qui les préserve de cette surexposition (qui peut être par ailleurs nocive pour les yeux à cause de la « lumière bleue » diffusée par les écrans).
- Quelques professeurs notent que cet écran que les élèves seraient amenés à regarder la plupart du temps à la place du professeur qui leur parle, ne manquera pas de « faire écran  » et de nuire ainsi fortement à la relation pédagogique qui est le fondement d’un cours.
- Certains vont encore plus loin en témoignant de leur scepticisme à l’encontre de la « croyance aveugle dans les vertus de la numérisation » généralisée et du « progrès » qu’elle constituerait : ils y voient au contraire un risque d’aliénation à des « prothèses numériques » toujours plus nombreuses et au modèle économique qu’elles diffusent.
- Enfin, des professeurs s’alarment du « désastre écologique  » que constituent la diffusion et l’utilisation massives des outils numériques et affirment qu’en introduisant ces outils à si une grande échelle (des ordinateurs pour chacun au lieu d’un seul à la disposition du professeur) le « lycée 4.0 » va à l’opposé de que l’urgence écologique nous imposerait de faire.

Pour conclure, cette enquête nous semble mettre en avant deux aspects essentiels. D’une part, une adoption généralisée des outils numériques par les professeurs de philosophie : même si ces usages sont plus ou moins nombreux et diversifiés, aucun professeur n’a manifesté une réticence absolue à leur encontre et tous disent recourir à la projection de documents numériques dans leurs cours. D’autre part, ces usages s’accompagnent par ailleurs d’une volonté tout aussi partagée de les contrôler et de les limiter afin qu’ils ne nuisent pas à la concentration et à l’exercice d’une réflexion autonome de la part des élèves. C’est pour cette raison que le passage au lycée 4.0 suscite plus d’inquiétudes que d’enthousiasme parce que les professeurs ont peur de perdre leur liberté pédagogique tout autant que leurs élèves, captés qu’ils risquent de devenir par les écrans.