VIRGILE (70 - 19 a.C.), Géorgiques, II.


490 Felix qui potuit rerum cognoscere causas,
atque metus omnis et inexorabile fatum
subiecit pedibus strepitumque Acheruntis auari !
Fortunatus et ille deos qui nouit agrestis,
Panaque Siluanumque senem Nymphasque sorores !
  Heureux qui a su connaître les lois des choses,
terrasser toutes les peurs, l'intraitable destin, le tapage de l'Achéron vorace ! 
Bienheureux aussi celui-là, qui sait les dieux aux champs,
Pan et Silvain le vieux, et les Nymphes les soeurs !
495 Illum non populi fasces, non purpura regum
flexit et infidos agitans discordia fratres
aut coniurato descendens Dacus ab Histro ;
non res Romanae perituraque regna ; neque ille
aut doluit miserans inopem aut inuidit habenti.
  Lui, ni les faisceaux du peuple ni la pourpre des rois ne le touchent, 
non plus la discorde poussant les frères à mauvaise foi, le Dace descendant de l'Hister conjuré,
ni les affaires à Rome, les royaumes à périr ;
chez lui point d'apitoiement, ni gémissement de pauvreté, ni convoitise de possession.
500 Quos rami fructus, quos ipsa uolentia rura
sponte tulere sua, carpsit nec ferrea iura
insanumque forum aut populi tabularia uidit.
Sollicitant alii remis freta caeca ruuntque
in ferrum; penetrant aulas et limina regum.
  Car les fruits sont sur les branches; la bienveillante campagne les produit de bon coeur;
il les cueille, sans voir
ni fer de la loi, ni forum en folie, ni tables de la nation.
D'autres à coups de rames vont agiter les flots obscurs,
se ruent aux armes, forcent les cours et les portes des rois.
505 Hic petit excidiis urbem miserosque Penatis,
ut gemma bibat et Sarrano dormiat ostro ;
condit opes alius defossoque incubat auro ;
hic stupet attonitus rostris; hunc plausus hiantem
per cuneos, geminatus enim, plebisque patrumque
510 corripuit; gaudent perfusi sanguine fratrum
exilioque domos et dulcia limina mutant
atque alio patriam quaerunt sub sole iacentem.
  Celui-ci s'en prend à une cité, renverse ses malheureux Pénates,
pour boire en pierre précieuse, dormir en pourpre de Sarra ;
l'autre enfouit son pactole et couche sur son or enterré ;
celui-là s'ébaubit bouche bée
devant les rostres ;
cet autre s'ébahit sur les gradins, saisi par les applaudissements,
et du peuple et des patriciens ;
on se délecte à s'imbiber du sang fraternel,
on troque pour l'exil sa maison et la douceur de sa porte, en quête
d'une patrie sous le soleil des autres.
  Agricola incuruo terram dimouit aratro :
hinc anni labor, hinc patriam paruosque nepotes
515 sustinet, hinc armenta boum meritosque iuuencos ;
nec requies, quin aut pomis exuberet annus
aut fetu pecorum aut Cerealis mergite culmi
prouentuque oneret sulcos atque horrea uincat.
  L'homme à son champ
fend la terre avec l'araire arqué ;
alors, son ouvrage de l'année, alors, nourrira sa patrie et les petits de ses enfants, alors,
et les troupeaux de boeufs, et les jeunes taureaux qui ont bien mérité ;
point de repos que la saison ne regorge de fruits,
ne féconde les bêtes,
n'engerbe les tiges de Cérès,
ne charge les sillons de récoltes,
ne fasse fléchir les greniers.
  Venit hiems : teritur Sicyonia baca trapetis ;
520 glande sues laeti redeunt; dant arbuta siluae ;
et uarios ponit fetus autumnus, et alte
mitis in apricis coquitur uindemia saxis.
Interea dulces pendent circum oscula nati,
casta pudicitiam seruat domus, ubera uaccae
525 lactea demittunt, pinguesque in gramine laeto
inter se aduersis luctantur cornibus haedi.
  Voilà l'hiver : aux pressoirs on broie la baie de Sicyone ;
rentrent les porcs que les glands font bien gras ;
c'est l'arbouse donnée par les forêts,
c'est la saison d'automne qui enfante à l'envi,
et, sur les cailloux des hauteurs au soleil,
c'est le chaud qui sucre la vendange.
Pendant ce temps ses doux enfants l'entourent,
accrochés à ses caresses ;
sa chaste maison fait veille vertueuse ;
les vaches font pendre leur pis plein de lait ;
gras sur l'herbe à foison, cornes à cornes, les chevreaux bataillent.
  Ipse dies agitat festos fususque per herbam,
ignis ubi in medio et socii cratera coronant,
te, libans, Lenaee, uocat, pecorisque magistris
530  uelocis iaculi certamina ponit in ulmo,
corporaque agresti nudat praedura palaestra.
  L'homme observe les jours de fête et,
étalé parmi le pré,
quand le feu est au milieu et que les compagnons couronnent la coupe,
il fait une libation et t'invoque, Dieu du pressoir,
et pour les maîtres vachers il place dans l'ormeau la cible à faire rivaliser les rapides javelots,
et les corps endurcis
il les met nus à la palestre qui est au champ.
   
  Traduction M.T.
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