Lycée
 
Cela commence avec Apollon…

En Grèce, selon les sanctuaires, on voit fréquemment telle ou telle divinité associée à un animal, par exemple Athéna à la chouette, Asclépios au serpent (ou même peut-être à la taupe). Il est souvent aisé d'y trouver le souvenir de cultes primitifs, méditerranéens ou orientaux, dits "chthoniens" ( cqèn, la terre), aux formes parfois sauvages, première couche de la religion grecque, qui fera naître en particulier ces déesses, "maîtresses des fauves", mères pourvoyeuses de fertilité, de fécondité et de vie éternelle (on sait la place que l'histoire religieuse de l'occident réservera à cette idée). Le sentiment religieux des Grecs est d'une nature telle que ce qui est sacré reste sacré, quels que soient les événements. Les pierres d'un temple détruit sont remployées comme fondations d'un autre… Ainsi en est-il des divinités, des cultes et des sanctuaires : l'originalité du syncrétisme religieux grec apparaît dans ces associations complexes, aux composantes parfois apparemment contradictoires, qui font cohabiter ou se compléter et finalement se mettre en harmonie "chthonien" et "ouranien" (oÙranÒj, ciel).

Apollon, dieu olympien fils de Zeus et de Léto, est une de ces figures particulièrement multiples. Né à Délos - l'île qui permet de passer à gué de l'Orient à l'Occident… -  il vient à Delphes, tue le dragon chthonien Python pour s'emparer des lieux et fonder le sanctuaire, lequel conservera pieusement l'enclos de , la Terre… Oracle de Delphes et images du dieu lumineux se confondent dès lors pour signifier aux hommes science, sagesse, beauté… Mais Apollon n'en oublie pas pour autant, à l'occasion, de se manifester sous un autre jour. Les quatorze enfants de Niobé font l'horrible expérience de sa cruauté qui n'a d'égale que celle de sa sœur Artémis (voir par exemple le vase du Musée du Louvre et le récit d'Ovide dans les Métamorphoses, VI, 146 et suiv.). Cela nous conduit à l'une des épithètes rituellement liées au dieu, nommé en l'occurrence Apollon "Lykeios".  L'adjectif renvoie aussi bien à un souvenir "oriental" (la Lycie) qu'à l'idée de lumière (cf. latin lux, luna) ou au nom qui en grec désigne le loup : Ð lÚkoj. Apollon devient ainsi "dieu-au-loup", "tueur de loups", mais aussi "dieu-loup".

et se continue avec Aristote :

En tout cas, un sanctuaire d'Apollon Lykeios, "Lycien",  nous intéresse en particulier, puisque le mot va nous conduire à notre "lycée".
Il faut ici convoquer le philosophe Aristote. Elève de Platon (l'"Académie"…)  dès sa première jeunesse et pendant 20 ans (), on le retrouve en Macédoine, appelé par le roi Philippe II comme précepteur de son fils, le futur Alexandre le Grand. Celui-ci se jette dans ses conquêtes. Aristote fonde alors (335 avant J.C.), à Athènes, sa propre école philosophique, dans le quartier du "Lycée", ainsi appelé à cause du portique consacré à Apollon Lycien qui se trouvait là. Aristote et ses disciples aimaient y deviser en marchant, s'affirmant par le fait même "péripatéticiens" (grec peripate‹n, se promener). Cette Ecole fut nommée couramment  le "Lycée", aussi simplement qu'ailleurs les "stoïciens" tirèrent leur nom de la stoa (le portique) où ils avaient l'habitude de se rencontrer. On peut dire que l'enseignement des aristotéliciens subsistera en fait jusqu'à l'année 529 après J.C., date à laquelle l'empereur Justinien mettra fin à la philosophie "païenne". Entre temps, on distinguera le nom de Théophraste (littéralement "le divin parleur"), successeur d'Aristote (mort en 322 avant J.C.) à la tête du Lycée, et qui sera notamment l'inspirateur des Caractères de notre La Bruyère (note). 

Suite et fin :

L'histoire du nom reprendra bien plus tard. "Etablissement où  l'on s'occupe de littérature et de sciences" (Littré), le "Lycée" trouvera ses véritables lettres de noblesse, si l'on peut dire, par la volonté de Napoléon et la loi du 2 floréal an X (1er mai 1802). Etablissement d'enseignement secondaire, il est destiné à recevoir les élèves masculins payants ou boursiers de l'Etat. En 1888…, apparaît le lycée réservé aux jeunes filles. Depuis cette époque, le mot et la chose  ont connu de multiples vicissitudes, que les esprits chagrins trouveront sans doute bien étranges, au souvenir d'Apollon et  Aristote en tout cas.
 


  
Note : Par la Rhétorique et la Poétique, la place d'Aristote dans les études proprement littéraires est considérable. Voir le document en annexe.
 
retour à l'index M.T., juin 1999.