Sur l'abandon d'Ariane (Catulle, carmen LXIV, 50 - 70)
Points de vue et discussion
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Reçu le 20 juillet 2001, de Claudia Mambé, étudiante (licence de Lettres classiques à l'université de Paris IV-Sorbonne) :
    Ces pages m'ont amenée à m'interroger sur l'identification du poète, dans sa déception amoureuse, à une figure mythologique, identification qui m'a paru trouble au premier abord. Le choix de Catulle s'est porté sur Ariane, dont l'histoire d'amour avec Thésée est plus que connue : pourquoi ? 
    Catulle s'est vu accuser par ses détracteurs d'être trop épris de Lesbie et de ce fait de ne pas assez se conduire comme un homme le devrait. À cela il se plaît à répondre dans les poèmes précédant l'epyllion : "Je vous montrerai quelle virilité est la mienne." Dès lors le fait de prendre Ariane, une femme, comme reflet de sa souffrance ne lui est-il pas plus préjudiciable qu'autre chose ? 
    Comment un homme a-t-il pu imaginer une telle correspondance ? Dans cet épisode tragique en effet, cette héroïne apparaît de manière négative, par la folie, la haine et le ressentiment qu'elle témoigne à l'égard du "perfide" qui l'a abandonnée. De là les malheurs qui s'ensuivent pour le père de Thésée, Égée. Or à travers tout le recueil, il apparaît que le poète n'exprime aucune haine envers Lesbie. On pourrait considérer que, comme le veut le cliché, de la passion à la haine, il n'y a qu'un seul pas ; mais le poète ne le franchit pas puisque, jusqu'à la fin, il espère son retour. Peut-être Ariane nourrit-elle les mêmes espoirs à l'égard de Thésée ? Cette supposition est illusoire. De fait, le départ du jeune homme est irrémédiable ; elle le sait ; car, autrement, elle n'aurait pas lancé ses funestes imprécations contre lui afin qu'il soit puni et souffre lui aussi de la perte d'un être cher. 
    Le poète, lui, ne maudit pas la femme qu'il aime. De plus, à la différence d'Ariane, il connaît le chemin sur lequel il s'engage en fréquentant Lesbie, qui passe pour une femme peu préoccupée de morale si on l'assimile définitivement à Clodia. 
   Ariane en revanche est loin d'apparaître blâmable. Certes, elle s'est rapidement laissée embraser à la simple vue de ce héros jeune et vaillant qui arrivait de loin, mais elle ne pouvait savoir quelles étaient ses véritables intentions une fois que la mission serait accomplie. Par manque de discernement mais surtout par naïveté, elle vint grossir les rangs des héroïnes délaissées par l'homme qu'elles aiment. Le seul point sur lequel on pourra se montrer sévère à son égard s'applique à son devoir de respect envers sa famille : Elle n'a pas hésité à trahir la "fides" due à Minos son père pour assister un étranger, plus par anticipation de son avenir amoureux avec Thésée que par esprit de justice envers les jeunes victimes promises au Minotaure. À son tour, elle fut trahie dans ses espérances. Ainsi, l'endurcissement dans la mauvaise voie conduit à la déception pour le premier, la trahison engendre la trahison pour la seconde. 
    Dès lors, de nombreux éléments semblent les séparer. Aussi se demande-t-on dans quel but Catulle s'assimile à Ariane. 
    Il montre ainsi le renversement de pouvoir qu'il y a entre hommes et femmes. Ariane appartient au domaine du mythe, Catulle à celui du réel. Le poète aurait donc voulu marquer son histoire avec Lesbie d'un trait exceptionnel.
   Quelque part, il est plus ou moins dans le vrai puisque son amour pour elle est pratiquement inconditionnel, mais son "genius" veille pour l'avertir de l'asservissement qui le guette à persister ainsi dans cet amour qui le ronge. Dans cette optique, il apporte quelque chose de nouveau. 
   Dans le cadre de l'élégie, c'est l'amant qui se voit trahi par sa maîtresse et non le contraire. De nombreux exemples l'attestent : Ovide, Properce et Catulle. La femme, toujours légère, se laisse facilement griser par les richesses ou les vers qu'un autre peut offrir et n'hésite pas à commettre à l'abri d'une porte dont le seuil est bien gardé l'acte d'amour que l'amant éploré voudrait uniquement accompli avec lui. Or dans les récits mythiques, la femme est différente et a toujours le même statut. Le héros au charme ravageur issu en général d'une terre étrangère vient en l'espace d'un instant allumer dans son cœur une passion irraisonnée. On se rappelle comment Médée se laissa éblouir par "la chevelure blonde et le faux charme de la langue" de Jason, la trahison du père, le meurtre du frère, et les regrets qui s'ensuivirent comme le dit Ovide dans les Héroïdes, dans la lettre intitulée "Medea Jasoni". La femme offensée et vengeresse du mythe se change chez les élégiaques en une maîtresse toute puissante capable de faire plier n'importe quel amant sous ses lois. Le rapport de pouvoir change, c'est tout à fait manifeste. Cependant, je ne nie pas la puissance de l'héroïne du mythe car, bien souvent, elle est fille de roi ; mais l'ardeur qu'elle déploie est toute tournée vers la vengeance et c'est à ce moment qu'elle révèle le pouvoir qui est le sien. Chez Catulle, de même que chez Properce, Lesbie et Cynthie exercent leur pouvoir par l'amour et le désir qu'elles inspirent. Tendre à la base, le pouvoir se révèle parfois plus destructeur que la vengeance effective. Catulle propose donc une nouvelle donne en montrant bien la différence entre les deux univers. Le sien, celui du réel, apparaît comme un miroir déformant de celui du mythe, presque un monde inversé. Mais en prenant en exemple l'autre, il rend hommage à Ariane et trouve un pendant à sa détresse. Ce n'est plus Ariane femme bafouée qu'il faut considérer ici, mais l'être victime de l'amour tout simplement, un symbole traversant les époques dans lequel tout amoureux tourmenté pourrait se reconnaître. 
    Ainsi, la longue digression sur l'abandon d'Ariane au milieu d'un récit tout à la joie des deux époux, Thétis et Pelée, un malheur au milieu du bonheur véritable, traduit chez Catulle un certain pessimisme perceptible dans la volonté de revenir sur son propre cas de manière déguisée en dramatisant le ton à travers l'exemple d'Ariane et en concluant sur l'impiété des mortels qui leur valut le retrait des dieux de leur existence. Mais peut-être cherche-t-il à avertir Lesbie de son état ? Toute illusion s'en est allée laissant place à l'incrédulité et à un manque de confiance en l'avenir. De ce fait, l'identification à Ariane dans son malheur est lourde de sens, car non seulement elle est révélatrice d'une passion brûlante, si tant est que Lesbie n'en ait pas déjà conscience, mais encore annonciatrice d'une issue presque fatale pour l'impie. 
Claudia Mambé.
 à suivre ...

Catulle LXIV : Ariane
Sommaire du dossier
Carmen LXIV, 50-70 :
De l'image pathétique à celle de l'extase
Carmen LXIV, 323 - 381 :
  • Noces de Thétis et Pélée - Le chant des Parques et le destin d'Achille : traduction et notes pour le commentaire 
Carmen LXIV, 382 - 408 :
Iconographie ancienne : Iconographie dans la postérité : Pour certains travaux, il peut être opportun d'associer à ces répertoires les représentations de Didon. Un dossier est proposé sur notre site.
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